La
proposition de loi visant à lutter contre les incitations à la recherche d’une maigreur extrême ou à l’anorexie a été adoptée hier en première lecture à l’Assemblée
nationale.
Je suis intervenue à la tribune de l’Assemblée pour soutenir ce texte qui tout en apportant des solutions pénales à
l’apologie de l’anorexie ouvre un débat qui, je l’espère, permettra une prise de conscience. Car au déni qui caractérise si profondément cette affection, à la souffrance et à l'isolement des
malades, au sentiment d'impuissance qui envahit souvent leurs proches, il est temps, en effet, d'opposer un signe fort marquant la prise de conscience et la mobilisation des pouvoirs publics
contre ce fléau.
L'extrême minceur et l’anorexie ne sont pas seulement un grand enjeu de santé publique, elles constituent aussi, comme l’a
fort justement soulignée ma collègue Valérie BOYER à l’initiative de cette proposition de loi, « le symptôme d'une sorte de malaise dans la civilisation, sur lequel les médecins mais aussi
les philosophes, les sociologues et les psychologues auraient beaucoup à dire et beaucoup à nous apprendre ».
Cependant, il ne s'agit en aucun cas de stigmatiser des malades ou encore de faire croire qu’à lui seul, un texte de loi pourrait répondre à l'ensemble des questions soulevées
par cette maladie, notamment celles relatives à sa prise en charge, qui relève bien évidemment, en premier lieu, des professionnels de santé.
S'il propose de créer une nouvelle incrimination pénale, ce texte n'a pas simplement une vocation répressive, il a aussi une vocation dissuasive. Il s’inscrit par ailleurs dans
la continuité d'une politique globale, équilibrée et particulièrement volontariste destinée à mieux protéger la santé des jeunes, s'agissant tout particulièrement des troubles du comportement
alimentaire tels que l'anorexie ou l'obésité.
Il ne s'agit évidemment pas non plus de laisser penser que les incitations à l'anorexie, telles que celles que l'on retrouve sur certains sites Internet, ou, plus généralement,
l'environnement socio-culturel seraient les seules et uniques causes de l’anorexie, tant est complexe cette maladie psychique, dont le diagnostic n'est d'ailleurs pas récent, loin s’en faut. En
revanche, le Parlement est pleinement dans son rôle lorsqu'il entend prévenir certaines dérives afin de mieux protéger la santé des plus vulnérables, mais aussi, au-delà du problème particulier
de l'anorexie, lorsqu'il s'interroge sur l'ensemble des problèmes liés aux représentations du corps, et tout particulièrement de la femme, dans notre société.
L'anorexie et la recherche d'une maigreur extrême sont en effet des problèmes majeurs en termes de santé publique car cette maladie est particulièrement grave et invalidante.
Je rappelle que l'anorexie est un trouble du comportement qui se caractérise par un amaigrissement important, un rapport angoissé à l'alimentation, une obsession pour un surpoids supposé et une
déformation de l'image corporelle. En France, de 30 000 à 40 000 personnes en seraient aujourd'hui atteintes, dont environ 90 % de femmes, essentiellement des jeunes filles.
Les répercussions sanitaires de l'anorexie, à court ou à long terme, sont souvent très graves : ostéoporose, anémie, perte des capacités physiques et musculaires, voire détérioration des
organes vitaux et problèmes cardiaques. Le taux de mortalité serait ainsi l'un des plus importants parmi les troubles psychiques : à l’échéance de dix ans, il atteindrait 5 % et
avoisinerait 20 % à plus long terme.
Dès lors, la valorisation excessive de la maigreur, voire de l’anorexie, qui tend à se développer depuis quelques années apparaît extrêmement préoccupante. L'anorexie est une
affection psychique, dont l'analyse des causes, sans doute multiples, est particulièrement complexe. De manière générale, certains spécialistes suggèrent que le comportement alimentaire pourrait
dépendre de facteurs individuels, en particulier psychologiques, qui agissent en étroite interaction avec des facteurs environnementaux et socio-culturels.
Au-delà du problème particulier de l'anorexie, la représentation du corps dans notre société soulève de nombreuses questions. La pression sociale autour de l'image du corps
féminin, véhiculée notamment par les médias, contribue au développement de pratiques alimentaires et corporelles abusives qui, selon certaines analyses, pourraient même favoriser chez certaines
femmes vulnérables le début de conduites alimentaires pathologiques consécutives à l'instauration d'un régime.
Par ailleurs, il est très préoccupant de voir se développer des incitations à une maigreur excessive de façon directe
ou à travers différents médias, notamment les sites Internet « pro-anorexiques ». Les membres du mouvement « pro-ana » y font l'apologie ouverte de l'anorexie et diffusent des
recommandations particulièrement inquiétantes, qui peuvent conduire certaines personnes vulnérables à adopter des comportements alimentaires dangereux. Dans les cas les plus extrêmes, des
pratiques à la limite de la manipulation mentale ne sont pas sans évoquer certaines dérives sectaires.
Faut-il dès lors continuer d'observer, impuissants, le développement incontrôlé de telles pratiques, qui mettent en péril la santé,
voire la vie, des plus vulnérables, le plus souvent des mineurs, et, par notre silence, consentir à l'idée que l'on puisse faire de ces corps décharnés des icônes ? La réponse est
clairement « non ». C'est pourquoi il apparaît nécessaire de renforcer la lutte contre les incitations à la recherche d'une maigreur excessive ou à
l'anorexie.
À cette fin, le texte prévoit d'incriminer l'incitation à la recherche d'une maigreur excessive. Ainsi, « le fait de provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive
en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l'exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé » sera puni d'une peine maximale de deux
ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende. De plus, s'il apparaît que cette provocation a entraîné la
mort de la personne concernée, les peines seront portées à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. L'échelle des peines apparaît ainsi cohérente et proportionnée à la
gravité des actes commis, au regard notamment des peines prévues pour les délits de mise en danger d'autrui et de provocation au suicide.
En outre, si le délit est commis par voie de presse écrite ou audiovisuelle, les modalités de détermination des personnes responsables obéiront aux mêmes règles que celles
actuellement prévues en cas de provocation au suicide.
Si la création d'une sanction pénale est un symbole fort, elle n'épuise évidemment pas l'ensemble des questions liées à la prévention et à la prise en charge de l'anorexie, et
plus largement des problèmes posés par les représentations du corps dans notre société. La création de ce délit n'est pas une fin en soi, elle s'inscrit au contraire dans le cadre d'une politique
globale visant à renforcer la protection de la santé des jeunes, en particulier des femmes.
Je vous livre maintenant le compte-rendu de mon intervention :
M. le président. La parole est à Mme Valérie Rosso-Debord.
Mme Valérie Rosso-Debord. Monsieur le président, madame la ministre, madame la rapporteure, mes chers collègues, à la fin du XIXe siècle,
Pierre-Auguste Renoir, dans Les Grandes Baigneuses, peignait des corps de femmes nues bien en chair, car l’esthétique dominante du beau et le symbole de la féminité étaient à l’époque
aux femmes rondes. (Sourires.)
Certes, notre société a évolué depuis. L’une des questions qu’aborde ce texte est de savoir si le standard de la beauté féminine est la maigreur et si, pour cela, il faut inciter les femmes à
être maigres.
Pour certains, l’extrême maigreur renverrait à une image de perfection, perfection liée à la maîtrise de son corps par l’esprit.
Pour moi, cette conception du corps et de l’image de soi confine à la négation de la réalité de la femme, qui a des formes, et l’installe dans un caractère androgyne, asexué et
morbide.
Qu’est-ce que la beauté ? Qu’est-ce que tout le monde trouve beau ? Si l’on nous demandait ce qu’il trouve beau chez une femme ou chez un homme, chacun de nous aurait – du moins je
l’espère – une réponse différente, et c’est bien normal. C’est l’un des charmes de l’humanité.
Aujourd’hui, je tiens à saluer le travail de notre collègue Valérie Boyer, qui a su trouver les mots justes pour proposer de combattre l’incitation doctrinaire à l’anorexie et travailler avec
vous, madame la ministre, pour que cette avancée soit soutenue par le Gouvernement.
De votre côté, madame la ministre, vous avez engagé un travail efficace, même si d’aucuns le trouvent insuffisant, sur la « charte d’engagement volontaire sur l’image du corps », avec
les professionnels de la mode, pour les rendre à la fois responsables et conscients de leur impact sur les jeunes, via le mannequinat.
En effet, personne, aujourd’hui, n’est habilité à définir les canons de la beauté. Sous prétexte d’ériger des standards médiatisés, on pousse des jeunes filles ou des jeunes garçons – on a
rappelé ce matin que 10 % des anorexiques sont de jeunes hommes – à s’installer progressivement dans la maladie. Car du simple régime, on peut, progressivement, basculer vers un dérèglement
psychique qui met en danger la vie d’une personne.
Répondre efficacement à ces incitations était devenu un devoir pour notre société. D’autant que ceux qui incitent à l’anorexie, via ce mouvement « pro-Ana » dont on fait
malheureusement trop la publicité, se servent insidieusement de l’action des pouvoirs publics en faveur de la promotion de la nutrition et du bien-être par le sport chez les étudiants pour
justifier leur discours et leur propagande.
Il nous faut également, bien sûr, être plus à l’écoute des questions des adolescents, à cet âge propice aux doutes et donc aux influences les plus néfastes. C’est dans cet esprit que j'ai proposé
la mise en place à Nancy d'une maison des adolescents, guichet unique d'accueil et d'orientation qui s’inscrit, comme vous le souhaitez, madame la ministre, dans l’effort de détection le plus en
amont possible de ce type de pathologie.
Madame la rapporteure, je vous félicite pour votre travail. Je vois dans cette coproduction législative avec le
Gouvernement une avancée qui souligne que, pour notre majorité, toutes les questions doivent être abordées sans tabou. Cette initiative, en portant un coup d’arrêt aux incitations à l’anorexie,
apportera une réponse concrète au drame que vivent quotidiennement plus de 40 000 familles dans notre pays. Elle participe de notre devoir de protection du bien-être collectif.
(Applaudissements sur les bancs du groupe de l’Union pour un mouvement populaire.)